Question dangereuse, donc nécessaire. Car l’impertinence, c’est l’art délicat de faire trébucher la gravité, de rappeler que les certitudes les plus lourdes peuvent s’effondrer d’un simple mot malicieux. Bref, l’impertinence, c’est la philosophie quand elle décide de garder son ironie au lieu de se déguiser en discours solennel.
On nous répète que nous vivons à l’ère de la liberté d’expression. Formidable progrès, certes, mais qui ressemble parfois à cette vieille plaisanterie de La Boétie : on nous autorise à tout dire, à condition que cela ne dérange personne. L’impertinent, lui, dérange. Il ne se contente pas de commenter le réel, il en met le vernis à nu. Hier, c’était blasphémer les dieux. Aujourd’hui, c’est blasphémer les idoles contemporaines : la croissance infinie, la sécurité absolue, la communication transparente, le politiquement correct ou incorrect, car les deux, bien souvent, ne sont que les deux faces d’un conformisme satisfait.
Mais attention : l’impertinence n’est pas la vulgarité. Elle n’est pas le cri de l’injure, mais l’aiguille de Socrate qui pique l’âme engourdie. Elle est question, ironie, déstabilisation. Elle s’attaque aux dogmes, pas aux personnes, sauf quand les personnes se prennent elles-mêmes pour des dogmes vivants, ce qui arrive souvent chez les chefs d’État.
Et si l’impertinence devient rare aujourd’hui, c’est parce que l’époque adore les indignations calibrées, mais déteste les vraies contradictions. L’impertinence, elle, n’a pas d’actionnaire ni de compte TikTok. Elle n’est pas monnayable. Elle ne gagne pas, elle dérange.
Peut-on encore être impertinent ? Oui, mais à condition d’accepter de perdre : perdre des amis, perdre des contrats, perdre du crédit social. Car l’impertinence n’est pas rentable. Elle est le luxe inutile d’esprits qui refusent d’être dressés. Et c’est précisément pour cela qu’elle est philosophique. Parce que le philosophe, comme l’impertinent, est celui qui préfère la vérité au confort, la lucidité à la popularité, le rire grinçant à l’applaudissement tiède.
Alors, si la philosophie est la politesse de la pensée, l’impertinence en est la dernière courtoisie : elle rappelle à chacun que nul pouvoir, nulle opinion, nulle époque ne mérite d’être prise trop au sérieux. Et qu’au fond, le vrai blasphème n’est pas de rire des dieux, mais d’arrêter de rire des hommes.