Lundi, 18h30. L’horaire miraculeux : trop tard pour travailler, trop tôt pour dîner, juste assez mal placé pour ruiner les deux. On arrive en courant, on s’assoit sur ces chaises en plastique manifestement dessinées par un chiropracteur au chômage, qui avait besoin d’écouler un stock de lombalgies.
Face à nous, les professeurs. Quatre jours d’école et déjà l’air de philosophes antiques : une sagesse qui sent le renoncement. Ils déroulent des « projets pédagogiques » avec la conviction d’un horloger suisse expliquant le mécanisme d’un réveil cassé. Leurs yeux disent : « nous savons que rien ne changera », leurs lèvres prononcent : « nous croyons encore à l’enfant ». C’est beau, c’est triste, c’est kafkaïen.
Et puis il y a les parents.
Enfin… surtout les mères d’élèves. Ces Pythies de la cantine, ces Napoléon de la kermesse. Elles lèvent la main comme on brandit un sceptre, elles griffonnent des notes comme si elles négociaient les traités de Westphalie. On les verrait bien organiser un putsch pour s’emparer du stand crêpes, ou déclencher une guerre froide pour savoir si la sortie scolaire doit se faire à la ferme pédagogique ou au musée de la betterave. À côté d’elles, les rares pères présents ont l’air vague de prisonniers de guerre attendant un échange d’otages.
Autour, le reste de l’assemblée. Nous, pauvres hères, qui prenons des notes inutiles, qui hochons la tête avec l’air inspiré de qui vient de comprendre que les vacances de Pâques tombent… à Pâques.
Philosophiquement, c’est un exercice de l’absurde grandeur nature : Camus avait son rocher, nous avons le lundi soir à 18h30. Sartre disait que « l’enfer, c’est les autres », il avait visiblement séché la réunion de rentrée.
Et pourtant. Dans ce théâtre burlesque où les illusions se cognent aux horaires, il reste une vérité têtue : les professeurs. Fatigués, parfois désabusés, mais héroïques. Ils tiennent encore debout cette vieille bâtisse qu’on appelle l’école, malgré les fuites au plafond et les courants d’air ministériels. Alors rions de ces réunions improbables. Mais surtout, remercions-les. Parce qu’au fond, ce sont eux les seuls qui continuent à croire que transmettre vaut mieux que renoncer.