La République commence à la bibliothèque.

Dans mon enfance, la bibliothèque fut ma première école de liberté. Entre ses rayons, j’ai appris ce que disait Montaigne : « Je ne fais rien sans joie. » La lecture n’était pas un devoir, mais une échappée. Là où le foyer, modeste, offrait peu d’horizons, les livres ouvraient des continents. Borges avait raison : « Je me suis toujours imaginé le paradis comme une sorte de bibliothèque. » Et ce paradis, je pouvais l’approcher gratuitement, en silence, dans une salle où même le chauffage semblait avoir lu Kant : austère mais juste. Chez soi, une bibliothèque, même réduite, est un manifeste. Elle dit que le monde ne se limite pas aux murs que l’on habite. Elle est un acte de résistance contre la pauvreté de l’esprit. Dans la ville, la bibliothèque prend une autre dimension : elle devient agora. Pas de tribunes, pas de cris, mais la rencontre invisible des esprits. Elle est le lieu où l’on apprend que l’égalité ne se proclame pas seulement dans les discours politiques : elle se vit, là, entre deux étagères, quand un enfant d’ouvrier et un enfant de notable lisent le même roman. Mais ce qui frappe encore, c’est que ces temples du savoir ferment trop tôt (à de rares exceptions). On nous répète que la lecture sauve, qu’elle ouvre, qu’elle émancipe… Quelle ironie ! On multiplie les centres commerciaux ouverts le dimanche, mais on condamne les bibliothèques. Si vraiment la lecture est ce qu’on prétend, alors il faudrait en faire une urgence publique, un service vital. Car une ville sans bibliothèque tardive, c’est une ville qui oublie son âme. Quand ses portes se ferment trop tôt, c’est l’horizon qui se replie.

Alors oui, élargissons les horaires des bibliothèques. Offrons à chacun, surtout à ceux qui n’ont pas de livres chez eux, la possibilité de rencontrer Montaigne, Borges ou Proust à 20h, un samedi soir, au lieu de se perdre dans les écrans.

La République, si elle veut rester fidèle à sa promesse, devrait se souvenir que sa plus belle lumière ne se trouve pas seulement dans ses lois, mais dans un rayon de livres encore allumé.