Pourquoi faut-il encore apprendre le latin et le grec ?

Chaque rentrée, l’ado soupire : « Mais à quoi ça sert ? » Comme si tout devait servir, comme si la vie était un mode d’emploi Ikea. À quoi ça sert une étoile filante ? À quoi ça sert d’embrasser quelqu’un qu’on va perdre ? À quoi ça sert de survivre à un dimanche en famille ? À rien. Donc à tout.

Le latin et le grec, c’est l’art d’aimer ce qui ne rapporte rien. À l’heure où tout doit être rentable, monnayable, compressible en compétences, ces langues sont un scandale : elles ne rapportent que de la pensée. Et c’est déjà trop pour une époque qui préfère les slogans aux idées, les tweets aux arguments, les PowerPoint aux raisonnements.

Le latin vous apprend que homo désigne à la fois l’homme et l’être humain. Cela semble une nuance futile, mais c’est une gifle nécessaire à l’époque où l’on confond influenceur et penseur, like et vérité, algorithme et destin. Le grec, lui, vous donne logos : la parole, la raison, le compte. Et quand on voit que la plupart des conversations d’aujourd’hui se réduisent à des comptes bancaires, d’abonnés, de vues on comprend que l’on a gardé le mot, mais perdu la raison.

On entend : « Le grec et le latin, c’est mort ! » Oui. C’est mort. Comme Mozart. Comme Montaigne. Comme la pudeur dans une télé-réalité. Et alors ? La mort n’empêche pas la fertilité. Au contraire : ces langues nous survivent parce qu’elles sont plus vivantes que nous. Lire Platon, c’est converser avec un fantôme plus lucide que tous les vivants réunis. Traduire Cicéron, c’est découvrir que la corruption politique n’a rien inventé au XXIᵉ siècle : Rome avait déjà fait le tour de nos ridicules.

Étudier ces langues, c’est aiguiser son esprit critique. C’est apprendre à penser par soi-même, plutôt que de répéter des opinions préfabriquées comme on avale un fast-food tiède. C’est se donner les moyens de rire du monde sans sombrer dans son absurdité. Quand on a fréquenté Épicure, un coach en développement personnel paraît soudain aussi creux qu’une amphore brisée. Quand on a lu Aristophane, les humoristes actuels ressemblent à des clowns tristes qui auraient oublié d’être subversifs.

Alors oui, imposer le latin et le grec aux jeunes, c’est leur tendre une bouée dans un océan de vide. C’est leur offrir l’arsenal nécessaire pour résister au présent. Et si un jour ils comprennent que l’inutile est le dernier luxe, alors ils sauront que ces langues mortes leur ont sauvé la vie.

Car dans ce monde absurde, saturé de bruits et de mensonges, les humanités sont le dernier refuge. On n’y gagne ni salaire ni promotion, mais on y gagne une conscience. Et mieux vaut mourir pauvre avec Homère que riche avec PowerPoint.